Revenu de Base – Existence – Croissance – Yves COCHET

Non au TSCG

Yves Cochet

09/09/2012

Le mécanisme central du TSCG est la « règle d’or » décrite à l’article 3 du Traité qui, dans son ensemble, cherche à constitutionnaliser à l’échelle européenne ce que François Hollande, Jean-Marc Ayrault, les députés socialistes (et nous-mêmes!) avaient refusé à l’échelle française, le 10 mai 2011, par un vote contre le « projet de loi constitutionnel relatif à l’équilibre des finances publiques ». L’une des conséquences logiques de cette règle d’or est que la croissance du PIB d’un État-membre soit supérieure au taux moyen des emprunts de ce pays, sinon sa dette s’alourdit. L’ami croissantiste Paul Jorion y voit une « stupidité » qu’il formule ainsi : «  Si l’on ne veut pas que la dette souveraine s’accroisse lorsque le taux de croissance baisse, il faut que celui-ci augmente alors rapidement jusqu’à dépasser le taux « moyen » de la dette » – qui est en train lui d’augmenter en raison du risque induit par la baisse de la croissance » (12 juin 2012).

Sans la croissance tout s’effondre. Le TSCG l’annonce d’entrée dans son deuxième considérant :« DÉSIREUSES de favoriser les conditions d’une croissance économique plus forte dans l’Union européenne… ». Le mot « croissance » est présent dix fois dans le TSCG Merkozy. Les mots « environnement », « écologie » ou autre vocables verts, jamais. C’est dire l’absence de lucidité sur les causes réelles de la récession dans ce traité. 1) Sommes-nous en récession ? 2) Quelles en sont les causes réelles ? 3) La croissance peut-elle revenir ?

1) A la première de ces questions, considérons ce que nous savons depuis une année :

France. Selon les prévisions actualisées de l’OCDE, l’économie française ne progresserait que de 0,1 % cette année, contre 0,6 % attendus au printemps dernier. Après neuf mois consécutifs de « croissance zéro »depuis fin 2011, l’OCDE prévoit un recul du produit intérieur brut (PIB) de la France de 0,1 % au troisième trimestre puis à nouveau une quasi-stagnation (+0,05 %) au dernier trimestre (lemonde.fr, 6 septembre 2012).

Allemagne. L’OCDE table pour l’Allemagne sur une fin d’année en négatif. Le PIB est annoncé à -0,5% au troisième trimestre puis -0,8% sur les trois derniers mois de l’année.

Italie. La troisième économie de la zone euro s’enfonce dans la récession. Depuis l’été 2011, la péninsule enchaîne les trimestres négatifs et finira l’année, selon les chiffres de l’OCDE, à -2,9% et -1,4%.

Grande-Bretagne. Les Britanniques enregistrent quatre trimestres en baisse depuis l’été 2011.

Grèce, Espagne, Portugal, Irlande sont encore plus mal lotis.

La question de la récession en Europe est donc posée. Rappel : « Dernières vacances exubérantes avant la récession » était le titre de ma tribune publiée par « Le Monde » en date du 14 juillet 2011. Encore une cocheterie pessimiste, dirent certains à l’époque. Cependant, le réel biophysique dément tous les sarcasmes des aveugles et tout le lyrisme croissantiste des dirigeants des Etats-membres.

2°) En effet, en réponse à la seconde question, il nous faut proposer une analyse écologiste qui reconstitue l’enchaînement des causes et des conséquences, en replaçant les dominos dans le bon ordre de leur chute. L’hypothèse initiale est simple : si la dépense énergétique croît plus vite que le revenu, alors la part du revenu destinée aux autres dépenses décroît, par exemple les remboursements d’un emprunt contracté pour acheter un logement. Or, la stagnation puis le déclin de la production de pétrole brut conventionnel depuis 2005 a entraîné la hausse rapide des produits pétroliers jusqu’en juillet 2008. Ainsi, dès l’été 2007, la crise des « subprimes » émerge de l’incapacité des ménages les moins riches à rembourser leurs emprunts : à budget domestique égal, ces ménages ont restructuré leurs dépenses en continuant d’acheter l’obligatoire plus cher (les carburants et l’alimentation), et en économisant sur le non obligatoire (les remboursements des emprunts immobiliers). De même, au printemps 2008, les « émeutes de la faim » étaient aussi une conséquence, dans le secteur alimentaire, de la hausse des produits pétroliers dont dépend lourdement l’agriculture productiviste (machinisme, engrais, pesticides…). Le premier domino à basculer fut ainsi le cours du baril à New York, le second les défauts de remboursement d’emprunt des ménages. Le troisième, par agrégation des seconds dominos par dizaines de millions, une perte de rentrées financières pour les banques qui, un certain volume étant dépassé et la folie de la titrisation (appelée « mutualisation » dans le vocabulaire européen) aidant, perdirent brutalement confiance les unes dans les autres en septembre 2008. La crise actuelle est donc d’abord et avant tout une crise énergétique. C’est l’économie matérielle (l’énergie) qui est à l’origine de la crise financière et non l’inverse. Pour essayer d’évaluer l’ampleur et la durée de la récession, nous devrions complexifier un peu la chaîne causale des dominos en examinant comment la chute des derniers d’entre eux provoque une accélération de la chute des premiers dans une boucle de rétroaction positive de ceux-là sur ceux-ci, mais je n’en ai pas l’espace ici.

3) « En votant pour le Traité, nous voterons donc aussi pour les pistes ouvertes par le Conseil européen » (Jean-Paul Besset « Pourquoi nous devons dire oui au TSCG », 05/09/2012). Je le redis : Les présupposés mythologiques des textes du Conseil des 28 et 29 juin 2012 sont intenables. L’axiome inaugural en est la convocation (l’invocation ?) de la croissance, établie dès la première phrase du premier alinéa du premier chapitre : « L’union européenne continuera à faire tout ce qui est nécessaire pour remettre l’Europe sur la voie d’une croissance intelligente, durable et inclusive ». Je n’ai guère l’espace ici pour démontrer à quel point la recherche de la croissance comme priorité politique constitue à la fois une impasse économique (une croissance continue pendant plusieurs années ne reviendra jamais plus en France et en Europe. Jamais ? Oui, jamais) et une sottise écologique et sociale (plus de croissance = plus d’inégalités et plus de pollutions). Tout le reste des textes du Conseil est imprégné de ce credo croissantiste initial. En revanche, il n’est fait aucune allusion aux problèmes de la base indépassable de l’économie matérielle et des cycles de sustentation de la vie, c’est-à-dire à la déplétion et au renchérissement tendanciel des matières premières et des énergies. C’est cette réalité géologique nouvelle (mais prévisible, cf. « The Limits to Growth », 1972, et l’interview de Dennis Meadows dans « Libération » des 16-17 juin 2012) qui a fondamentalement changé l’économie et la vie des sociétés au XXIème siècle. C’est du point de vue de la finitude et de la raréfaction que proviennent les analyses les plus convaincantes du déclin inéluctable de la croissance vers la récession puis la dépression, y compris les causes principales de la crise des subprimes de 2007, de la crise financière de 2008, et de la récession de 2009. La « reprise » de 2010 et 2011 ne fut qu’artificiellement croissantiste par l’injection massive de liquidités dans l’économie (nous eûmes même un « Ministre de la relance » en France pendant ces deux années) avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui sur l’inflation des dettes souveraines.

Auparavant, au XXème siècle, la prospérité était basée sur des ressources naturelles abondantes et bon marché, tandis que la rareté était du côté du capital et du travail (qualifié). Au XXIème siècle, c’est l’inverse : le capital est abondant, les travailleurs nombreux et qualifiés, et les « limites de la croissance » proviennent des ressources naturelles qui se raréfient et des pollutions qui se multiplient. Des exemples ? Pour Jean-Paul B : qu’est-ce qui limite aujourd’hui l’offre de poissons ? Le manque de pêcheurs, de bateaux et de filets en tout genre ? Ou bien la diminution des populations de poissons ? Pour José B : qu’est-ce qui limite aujourd’hui l’agriculture irriguée ? Le manque de paysans, de pompes et d’arrosoirs ? Ou bien la quantité et la qualité de l’eau des rivières et des aquifères ? Pour Yves C : qu’est-ce qui limite aujourd’hui la production de pétrole ? Le manque d’ingénieurs et de techniciens, de derricks et de trépans ? Ou bien le Peak Oil et la déplétion des grands champs de pétrole conventionnel ? Secteur par secteur, on pourrait ainsi patiemment montrer que le déstockage accéléré des ressources non renouvelables (fossiles, métaux) ou la surexploitation des renouvelables (poissons, eau douce, bois, …) conduisent à des coûts écologiques et financiers croissants, bientôt insupportables, et à la baisse de la croissance économique, bientôt négative (comme disait Christine Lagarde en 2009). Qui veut donc « sortir de la crise » multiforme, et notamment financière, doit partir de l’analyse « ressourciste » esquissée ci-dessus, faute de quoi l’échec est garanti, quel que soit le volontarisme politique affiché (cette remarque vaut autant pour l’Europe que pour la France dont toute la politique repose sur l’espoir vain d’une croissance continue retrouvée).

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